La plume du Moineau

 

Le vieux chêne et la lune

Un petit conte inspiré du folklore celtique qui, je l'espère, vous plaira. Et comme diraient nos amis d'outre-manche : "Les grands chênes naissent de petits glands."

... 


 
 
Le vieux chêne et la lune

 

Un peu à l'écart de la grande forêt de Glasgoad, au sommet d'une modeste colline trône un vieux chêne tordu et élimé. Ses branches noueuses et difformes lui donnent, de loin, l'aspect d'un vieillard recourbé sur sa canne, et son feuillage clairsemé semble vouloir faire écho de son âge avancé. Par les nuits de tempêtes, ses rameaux se balancent au vent au son des craquements du vieux bois et de l'écorce, et chacun se voit surpris de le trouver encore debout au matin suivant. De mémoire, jamais un arbre n'eut été sujet à tant de murmures et d'histoires au coin du feu. Mais malgré la méfiance non-feinte des villageois alentours, le vieux chêne était dans la région source de bien des légendes et l'on eut été fort désappointé de le voir abattu au lendemain d'un orage.
 
Tout comme chez les vieux marins, son corps était parsemé de cicatrices, et chacune avait une histoire à raconter. Une mince entaille marquant la plus grosse des racines avait été pratiquée voilà plus de dix ans par Yann Ploac'h, un paysan de la région. Yann Ploac'h s'était mis en tête d'abattre l'arbre qui, disait-il, se trouvait sur ses terres. Il était donc parti au crépuscule, la hache sur l'épaule, et n'était jamais revenu. La hache avait été retrouvée, le tranchant fendu sur la longueur, et de Yann Ploac'h on n'avait récupéré qu'un unique sabot. Certains racontaient que les Korrigans l'avaient puni de s'être attaqué à cet arbre ancestral et sacré. D'autre, plus raisonnables, supposèrent que Yann Ploac'h avait fait quelque rencontre infortunée avec des brigands de grand chemin.
 
Nombres d'autres stigmates marquaient l'écorce brunâtre du vieil arbre : promesses d'amour éternel côtoyaient repères d'écureuils et blessures de guerre - entendre tempête. Mais la plus fameuse de toutes était sans nul doute la faille béante couleur charbon qui défigurait son flanc sud-ouest. En cet endroit, la foudre l'avait frappé par deux fois, mais le vieux chêne vivait encore. De nouveau, légendes et rumeurs ne manquaient point. Punitions divines, rituels druidiques et magie korrigane se partageaient l'origine de cet étrange fait. De nouveau, rien qui ne fut avéré.

Ainsi mon enfance fut-elle bercée des histoires relatives à cette étrange entité - pouvait-on encore parler d'arbre ? - qui avait su s'imposer dans le folklore local. Mes récits favoris étaient sans nuls doutes ceux relatant les fêtes nocturnes que donnaient les Korrigans à la lumière de la pleine lune. Selon ma mère, le Petit Peuple dansait en farandoles autour du vieil arbre au rythme de musiques endiablées. Le son des flûtes et des luths s'y accompagnait de chants issus d'une langue ancienne et oubliée des Hommes, et les jeux allaient bon train. Les chants et les danses achevés, chaque Korrigan ramassait un gland pour le planter loin de son lieu d'origine, en un endroit où il pourrait donner naissance à un nouveau chêne.

Fort de ma curiosité, je décidais par une nuit d'été de surprendre le Petit Peuple dans ses festivités nocturnes. Je devais avoir alors onze ou douze ans, et les histoires terribles à propos des mauvais tours que le Petit Peuple sait si bien jouer n'étaient pas encore parvenues à mes oreilles. Si tel avait été le cas, sans doute n'aurais-je été capable de trouver le courage de me rendre au vieux chêne par une nuit de pleine lune. L'insouciance est toutefois la forme la plus répandue de courage.

Lorsque la bougie fut soufflée dans la chambre de mes parents et que l'obscurité eut envahit notre maison, je me glissais donc discrètement par la fenêtre et m'élançais à travers la lande. Comme au mariage du loup, le ciel semblait hésiter entre nuages et étoiles, entre pénombre et blafarde clarté. La lune, ronde et pleine, souriait par instant avant de se dissimuler, timide, derrière un nuage l'espace d'un instant. Tout était calme et silencieux : seuls le bruissement du vent et le hululement d'une chouette dans le lointain venaient troubler la quiétude de la nuit.

Je gagnais le vieux chêne peu avant la minuit et me trouvais fort déçu de n'y rencontrer aucune créature de conte. Peut-être était-il trop tôt. Une chose m'apparaissait toutefois comme évidente : le Petit Peuple ne se montrerait pas en ma présence. J'entrepris donc d'escalader le tronc marqué du vieil arbre afin de me dissimuler dans ses rameaux. A l'abri des regards, je pourrais observer à loisir les danses et les jeux des Korrigans. Ne restait qu'à se montrer patient.

Les minutes s'écoulèrent, puis sans doute les heures, sans que je n'aperçoive l'ombre d'un chapeau ou le bout d'un museau. Les histoires n'étaient peut-être que légendes infondées après tout... A mesure que le temps passait, mes paupières s'alourdirent et ma tête se calla de mieux en mieux contre le tronc du vieil arbre. Alors que le sommeil avait raison de moi, il me semblait néanmoins percevoir comme le chant d'une flûte dans le lointain.

Lorsque je me réveillais, la lune se couchait à l'horizon. L'aube ne tarderait pas et, malgré ma déception, j'en conclus qu'il était temps de rentrer. Descendant de l'arbre, je traversais de nouveau la lande, songeant à tous les récits qui m'avaient fait rêvés et qui n'étaient au final que fables et fantaisies. Ce fut alors que ma main se posait sur l'une de mes poches. Que ne fût ma surprise en découvrant que celle-ci renfermait un objet inconnu ! Glissant mes doigts à l'intérieur, je rencontrais une surface lisse et douce. Avec étonnement, j'extirpais alors un petit gland de ma poche.

Un court moment d'incompréhension fut rapidement suivit d'un sourire sur mes lèvres et il me semblait soudain entendre une douce mélopée raisonner à travers la brume matinale.

Vos commentaires

1 Le Samedi 27 Octobre 2007 à 12:43 GMT+2, par Nuitarius

Assise sur une branche de noisetier, dans cette forêt millénaire, j'ai cru voir voleter un petit moineau facétieux et ô combien ... volatile ?
Alors Petite Plume, racontez-moi d'autres histoires, car elles me plaisent beaucoup.

2 Le Jeudi 8 Novembre 2007 à 17:37 GMT+2, par Rimmel

Bienvenue à toi, et conte-nous beaucoup d'autres histoires!

Amitiés,

Rimmel

3 Le Vendredi 9 Novembre 2007 à 05:09 GMT+2, par hauteclaire

Bienvenue sur la bulle, et félicitations pour ce charmant conte, dans une ambiance celtique qui m'est chère.
A quand le prochain?
Amitiés

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