Noctambule
Voilà presque un mois que rien n'a été publié sur ce blog, et croyez bien que j'en suis désolé. Malheureusement, la surcharge de travail tant scolaire que musical ne m'a pas vraiment donné l'opportunité d'écrire beaucoup. Ajoutez à cela le fait que la Muse de ma glace de salle de bain soit une garce capricieuse, et nous voici rapidement arrivé à une éternité sans publication...
Cette fois-ci, il ne s'agit ni d'un poème ni d'un conte mais simplement d'un... texte. Eh oui, pas très précis comme terme mais au moins je ne risque pas de me tromper avec ça !
Bonne lecture !
...
La nuit, froide et opaque, est tombée depuis longtemps, mais cela ne l'empêche pas de continuer sa route. L'air est humide, glacé, il s'infiltre de manière insidieuse sous ses vêtements, semble pénétrer sa chair et mordre ses os. Des lambeaux de brume éburnéens s'étirent pernicieusement en travers du chemin, rendant sa destination incertaine. Il lui semble observer les alentours comme au travers d'un gros crêpe argenté. Où va-t-il ? À vrai dire, nul ne le sait et Noctambule lui-même ne saurait dire s'il tend vers un but, une destination connue de lui-seul, ou s'il avance au hasard, s'il tâtonne. De part et d'autre du chemin, les arbres se dressent, hauts, nus, sombres. Ombres parmi les ombres, ils lui font l'impression d'une foule immense et compacte qui le fixerait, guettant le moindre faux pas, guettant la chute. Mais il est seul, absolument seul.
Par instant, le brouillard semble s'amincir et Noctambule croit apercevoir, au loin, le bout du chemin. Mais que voit-il ? Cette route n'aboutit-elle donc pas ? Ou pire, serait-ce un gouffre, un précipice qui l'attend là-bas ? Alors il s'arrête, il hésite. Les questions, la raison l'assaillent de toutes parts. Il serait plus sage de revenir sur ses pas ou de bifurquer sur quelque chemin de traverse qui l'éloignerait de là, qui lui permettrait de rebrousser chemin. Parfois, l'envie de s'en retourner est si puissante, si intense, qu'elle semble palpiter en lui, comme une pulsation, comme un battement de cœur effréné et arythmique. Il fait un pas en arrière mais ne se retourne pas. Le second pied se lève, recule, mais finit toujours par se poser de nouveau vers l'avant. Noctambule ne peut pas repartir ; il n'en a pas la force, ou s'agirait-il d'envie ? Et plus il avance, et plus les doutes l'oppressent. Mais plus il avance, et plus il lui est difficile de rebrousser chemin.
Au fond de lui, il sent ce besoin sauvage de continuer, cet espoir sans doute vain et dérisoire, d'avoir mal vu. La brume se serait jouée de lui. Cette route qu'il parcoure depuis le crépuscule ne peut s'achever par tant de violence. Il ne peut pas y croire. Il ne veut pas y croire. Il rêve de clairière et d'étoiles. D'un clair de lune, gibbeuse si ce n'est pleine, aux rondeurs enchanteresses, à la pâleur délicate et gracile. Il aimerait sentir le vent contre son visage et dans ses cheveux, s'allonger dans l'herbe et s'y reposer. De temps à autres, il s'imagine un ruisseau, pur et clair, dont le doux son le bercerait, l'escorterait jusqu'à l'entrée de ces contrées paisibles et oniriques où réside le sommeil. L'aube arriverait enfin. Le soleil, sanglant et meurtrier, se redresserait de toute sa hauteur, dominant les arbres et la forêt tout entière, et il pourrait enfin goûter à la chaleur du matin.
Mais la nuit est bel et bien là, omniprésente, omnipotente. Des bruissements de feuilles et des murmures se font entendre. De nouveau, Noctambule se sent épié, surveillé, poursuivi même. Dans sa tête, les histoires fantasmagoriques défilent, remplies de créatures mythologiques et de démons qui ne sont en fait qu'une souche à la forme particulière, qu'une branche qui s'étirerait lascivement vers le sentier. Il soupire, conscient de temps à autres de sa stupidité, mais les rumeurs reprennent et son corps est parcouru de tremblement convulsifs, incontrôlés, qu'il hait autant qu'il les appréhende. Dans ces moments-là, il lui semble que sa volonté n'est que fumée ; il se sent faible, vulnérable, incapable de se défendre contre cette obscurité menaçante qui l'engloutit un peu plus chaque jour. Alors il s'assied alors un instant. Cette fois-ci, l'envie de repartir ne l'a même pas effleuré. Il ne s'arrête que pour mieux continuer ; il se repose le temps d'un éphémère sursis pour retrouver la force d'aller plus loin.
Soudain, un éclat incertain attire son regard. Noctambule relève la tête, scrute la brume et cherche à en écarter les lambeaux du regard comme on soulève délicatement un voilage. Mais oui ! Il n'avait pas rêvé ! Du lointain lui parvient la lueur blafarde et diffuse d'une lanterne. Une lanterne ? Ce genre d'objet ne se promène pas seul, il le sait. Il y a donc quelqu'un d'autre qui marche, comme lui, sur cette route. D'un bond, le voilà sur pied. Il reprend sa marche avec une ardeur redoublée, fixant de ses yeux sombres la lumière qui semble flotter dans le néant. Il se sent comme la phalène devant la flamme : attiré par une force presque magnétique, comme si chaque once de son corps était liée à cette éclat vacillant dans la nuit.
Il en est désormais certain, la lanterne vient vers lui : elle a rebroussé chemin. Ce marcheur inconnu pourra peut-être lui en apprendre plus sur l'issue de ce voyage. Il pourrait le guider, l'aider à évider les embûches qui se dressent un peu partout. Noctambule sourit ; peut-être même lui laissera-t-il sa lanterne. Le voyageur qui s'en revient en a moins besoin que celui qui s'en va. Son impatience grandissante devient fébrilité puérile. Enfin, une silhouette s'esquisse dans les vapeurs nacrées du brouillard. Lentement, ses contours s'affirment, se dessinent avec netteté et Noctambule retient son souffle. Un instant aveuglé par la flamme de la lanterne, il découvre le voyageur avec un mélange d'effroi et d'admiration. L'inconnu est contusionné de partout, son visage est bouffi, ses bras entaillés. Mais plus que tout, c'est cette plaie béante en son flanc gauche, d'où ruissèle un liquide rouge et poisseux, qui impressionne Noctambule.
L'inconnu l'affirme : tout n'est que précipice là-bas. Au bout du chemin s'ouvre un gouffre immense au fond duquel repose une créature chimérique. Son vice est tel qu'on l'approche en confiance, puis elle vous lacère le corps et l'âme d'autant plus facilement ! Le voyageur s'en est sorti, mais au prix de quelles souffrances et blessures ! Noctambule lui est sympathique, aussi le met-il en garde : mieux vaut rebrousser chemin tant qu'il en est encore temps. Mais Noctambule sait que cette époque est révolue. Il hésite toujours, fait quelque pas en arrière, mais il a en lui la certitude qu'il essayera jusqu'au bout. Une partie de son esprit lui murmure des paroles apaisantes. Le voyageur s'est égaré et, encore honteux de son échec, fait de cette historie un mythe terrifiant. Pareilles choses ne peuvent être que le fruit de son imagination. L'autre moitié de lui-même, cependant, sait que l'inconnu ne peut avoir totalement tort. Elle ne s'oppose pas, toutefois, à continuer le voyage. Elle sait que c'est inutile.
Le voyageur n'a pas essayé de le retenir, mais il n'a pas non plus accepté de lui prêter sa lanterne. Noctambule ne lui en veut pas cependant : l'inconnu en avait tout autant besoin que lui, si ce n'est plus.
Noctambule marche donc dans le noir mais il avance au-delà du désespoir. Il avance sereinement vers ces funestes promesses, conscient que s'il laisse ses pas guider son chemin, nul ne pourrait prévoir où ceux-ci l'entraîneront.
Par La plume du Moineau, Mercredi 21 Novembre 2007 à 15:50 GMT+2 dans La plume, l'encrier et le Moineau (article, RSS)






