Celui qui avait le Pouvoir
Un Conte de la Lande, cette fois-ci sur le thème des intersignes et de l'Ankou. Nombre d'enseignements et de renseignements ont été tirés de "La Légende de la Mort" d'Anatole Le Braz.
Comme toujours, bonne lecture à vous !
...
Celui qui avait le Pouvoir
Le baptême d'Erwan Hennen avait été prévu pour le premier lundi de septembre, lorsque sonneraient les huit heures. Mais comme il était fréquent à l'époque, on flâna sur le chemin de la ville, le parrain s'arrêta dans une auberge en chemin et la marraine bavassa avec quelques femmes au lavoir, tant et si bien qu'à huit heures, le curé se trouvait seul à l'église. L'homme attendit un quart d'heure, puis un autre, mais voyant que personne ne venait, il fut contraint de s'en aller remplir ses devoirs religieux en quelque autre endroit. C'est ainsi que lorsque la famille Hennen se présenta à l'église avec deux heures trente de retard, ils trouvèrent le saint lieu aussi vide et silencieux qu'un caveau.
La grand-mère Hennen, une matrone au mauvais caractère, s'assit sur un banc et sortit son chapelet qu'elle entreprit d'égrainer en attendant le retour du curé. Pendant ce temps, les femmes se mirent à murmurer, les hommes à discuter et les quelques enfants présents, à pépier impatiemment comme de petits moineaux. L'air était froid et humide entre les vieilles pierres de l'église et il ne semblait pas y avoir un seul endroit abrité des courants d'air. Au bout d'un moment qui aurait pu durer une minute tout comme une heure, le petit Erwan se mit à pleurer et nul ne fut à même de l'arrêter. La matrone consentit enfin à lâcher son chapelet pour déclarer que si l'on restait ici à attendre le prêtre, l'enfant finirait par « attraper sa mort. » La petite troupe passa donc de nouveau le porche, puis traversa le cimetière et s'en fut patienter à l'auberge du village. Et c'est ainsi qu'Erwan Hennen passa en lieu bénit sans se faire baptiser, ainsi qu'il reçut le don de voir.
Le baptême eut finalement lieu en fin d'après-midi et personne ne revint jamais sur ce léger incident. Pourtant, en grandissant, Erwan devint un jeune garçon sujet à de fréquents cauchemars, à des peurs inexpliquées. Il voyait des ombres se mouvoir au coin de l'âtre sans qu'aucune flamme ne s'y trouve à brûler, il entendait marcher sur les chemins quand personne d'autre que lui ne les arpentait et la nuit, des voix venaient lui murmurer à l'oreille des paroles incompréhensibles, faisant se dresser les poils de sa nuque.
Un beau jour, alors qu'il n'avait sept ans, Erwan fut soudainement saisit de frissons inexpliqués malgré la chaleur de l'été et durant toute la journée, il entendit comme le grincement de l'essieu d'une charrette qui passerait non loin de la ferme de ses parents. La nuit, en rêve, il navigua en barque sur des eaux troubles et tumultueuses et au matin, se réveilla trempé de sueur. Les rêves et l'écho de la charrette le poursuivirent inlassablement trois jours durant puis s'évanouirent comme ils étaient venus. Le lendemain, grand-père Hennen rencontrait la mort sur son chemin et s'en allait avec elle.
Personne ne fit le lien entre ce décès et les troubles d'Erwan si ce n'est la matrone qui, à défaut d'éprouver des certitudes, se montra de plus en plus suspicieuse. Aussi nota-t-elle d'étranges faits au long des années qui suivirent : chaque fois qu'un mort était annoncé au village, des événements singuliers avaient caractérisé la journée d'Erwan peu de temps auparavant. Un matin, il avait vu une pie se poser sur le toit de la maison du meunier puis s'en aller frapper au carreau. Les chiens avaient alors aboyé à grands cris sans que pourtant personne ne s'approchât de la maison. Le surlendemain, la femme du brave homme avait succombé à la maladie qui la rongeait depuis des mois.
Une autre fois encore, il avait entendu le coq chanter peu avant minuit et au petit matin, on avait reçut la nouvelle de la mort de son parrain. C'est ainsi que, de fil en aiguille, la vieille Hennen fut convaincue que son petit-fils avait le don de voir les intersignes, ces présages qui annoncent la mort à qui sait les déceler. Bien sûr, quiconque prête un temps soit peu d'attention à ce qui se passe dans notre monde est en mesure de savoir tout ce qui se produit dans l'autre, mais Erwan recevait avec une acuité toute particulière les messages de l'au-delà pour être entré en terre bénite et en être ressorti avant d'être baptisé.
La rumeur se répandit, lentement mais sûrement, à travers les campagnes environnantes et l'on commença à murmurer sur son passage avec un mélange de respect et d'effroi : « Celui-là à le pouvoir. » Car en Quatreterre les gens dotés du don de percevoir les intersignes étaient à la fois considérés comme chanceux et comme maudits. On recherchait leur avis comme on redoutait leurs funestes présages. C'est ainsi que de nombreux fermiers interdirent à leurs fils et à leurs filles de parler à Erwan Hennen car celui-ci « avait le Don. »
De par sa différence, Erwan avait toujours été un garçon un peu renfermé et solitaire, si bien que cette défiance de la part des fermiers voisins ne le toucha que très peu. Lorsqu'il avait terminé ses travaux à la ferme, il aimait vagabonder dans la lande, arpenter les chemins de traverse à la lueurs du couchant et ne rentrer que tard le soir. Sa mère faisait alors semblant de le houspiller mais rien n'y faisait, Erwan continuait ses errances par toutes les saisons et par tous les temps.
Au crépuscule, Erwan apercevait souvent les Anaon, les âmes des défunts qui errent parmi la Lande à la recherche d'un foyer où se réchauffer pendant la nuit. Erwan ne leur adressait jamais la parole mais se contentait de les observer à distance, écoutant parfois les plaintes de ces âmes en peine qui se mêlaient à s'y méprendre au souffle du vent. Les intersignes continuaient de se manifester à lui et à la ferme des Hennen, chacun prêtait une oreille attentive à ses avertissements et à ses conseils.
Ainsi grandit Erwan qui devint un adolescent solitaire puis un jeune homme discret. Sa situation ne semblait guère l'émouvoir jusqu'au jour où, rentrant d'une de ses promenades vespérales, il se prit dans les filets de l'amour. C'était alors la fin du mois de septembre et les dernières chaleurs de l'été avaient rendu la journée agréable. Le soleil descendait à l'horizon et ses rayons sanglants embrasaient la lande d'or et de grenat. Sur la petite route qui menait du bourg au croisement du calvaire, Ewan rencontra Mari Teziou, la fille du meunier. Il serait futile de s'attarder sur cette rencontre qui bouleversa les cœurs de ces deux jeunes gens d'un raz-de-marée d'émotion mais qui, pour une tierce personne, semblerait d'une banalité affligeante.
Toujours est-il qu'à partir de ce jour, Erwan n'eut plus qu'une unique idée en tête : épouser Mari Teziou. Il travaillait sans relâche à la ferme la journée, en soirée s'en allait visiter sa belle sous l'œil méfiant du meunier puis vagabondait la nuit à la lueur de la lune. Lorsqu'Erwan se sentit enfin prêt, il invita Mari pour une promenade de fin d'après-midi, par un beau dimanche de printemps. Il avait trouvé en chemin de belles fleurs fraîchement écloses qu'il avait arrangées en un bouquet de belle forme. Près de la mare aux grillons, Erwan demanda sa main à la jeune femme qui la lui offrit sans une once d'hésitation.
L'euphorie subsista jusqu'au retour à la demeure du meunier, lequel refusa catégoriquement de céder sa fille à « quelqu'un de cette sorte. » Le vieil homme était veuf et ne comptait pour rien au monde laisser sa fille cadette côtoyer de près comme de loin le monde d'intersignes et d'Anaon dans lequel Erwan Hennen évoluait depuis sa plus tendre enfance. Le jeune homme attirerait la Mort près de Mari mais ne saurait assurément pas l'en protéger.
Complètement abattu, Erwan quitta la maison du meunier avec un goût amère dans la bouche. C'était bien la première fois qu'il regrettait d'avoir le don de voir. Il aurait put rentrer chez lui mais il ne se sentait pas le courage d'affronter les regards inquisiteurs de sa famille à qui il devrait conter son échec. Cette situation était tellement injuste ! Il n'avait jamais demandé le Pouvoir et ce n'était pas lui qui provoquait les intersignes mais les intersignes qui se révélaient à lui. Il n'appelait pas la Mort : c'était elle qui lui annonçait sa venue.
Comme à son habitude, il erra de façon erratique à travers la lande. Dans le ciel, la lune était dans son dernier croissant et les étoiles luisaient d'une lueur triste, comme si le monde semblait compatir à son désarroi. Finalement, Erwan s'assit sur un rocher bordant la route et resta là pour songer un instant.
C'est alors qu'il entendit le cahot d'une charrette s'avançant sur le chemin. L'essieu mal graissé poussait des gémissements de plus en plus stridents à mesure que l'attelage se rapprochait.
- Peut-être pourra-t-on me ramener au village, songea alors Erwan qui commençait à sentir la fraîcheur de la nuit s'insinuer dans ses vêtements.
Il aperçut alors deux chevaux décharnés au détour de la route. Pour sûr, ils n'avaient rien des chevaux de son père, à la fois gras et puissants. La charrette, quant à elle, avait bien piteuse allure : des planches disjointes en constituaient le fond et deux claies branlantes faisaient office de rebords. Elle était conduite par un grand échalas vêtu d'un vêtement noir qui semblait aussi maigre que ses bêtes. Un large chapeau de feutre jetait des ombres sur son visage et masquait ses traits.
Arrivé à la hauteur d'Erwan, le grand escogriffe tira sur les rênes de son attelage et l'arrêta juste en face du rocher sur lequel siégeait le jeune homme. Il tourna alors la tête en direction d'Erwan et remonta sa feutre de quelques centimètres, dévoilant un visage qui n'en était pas un. Et pour cause ! Un crâne dont les orbites brillaient telle la flamme dansante d'une bougie lui faisait face ! Il aperçut alors un faux, emmanchée à l'envers, qui siégeait au côté de l'inconnu qui, cela ne faisait plus aucun doute, n'était autre que l'Ankou en personne.
Pétrifié de peur, Erwan n'esquissa pas le moindre mouvement. C'est alors que l'Ankou s'adressa à lui :
- Erwan Hennen, siffla l'Ankou d'un voix stridente. Toi qui as le don de voir, accepterais-tu de me rendre un menu service ?
Bien qu'il s'agît d'une question, le ton sur lequel elle avait été posée ne souffrait aucun refus. Erwan, pourtant, se sentait incapable de dire quoi que ce fût, ni même d'esquisser le moindre mouvement. Il était tout bonnement pétrifié.
- Allons ! le pressa la voix sévère de l'Ankou. Il ne s'agit que d'ouvrir quelques portes et de charger quelques fardeaux, l'espace d'une nuit.
Sentant qu'il ne pouvait refuser plus longtemps, Erwan acquiesça donc et, toute la nuit durant, marcha au côté de karrik ann Ankou, la charrette de l'Ankou, au son des wig-a-wag discordants que faisait l'essieu en grinçant. Il ouvrit les barrières des champs et des cours, mais aussi les portes des maisons et s'occupa de charger en silence les morts que l'Ankou venait de faucher à l'arrière de la charrette. Personne ne semblait les voir passer, ni lui ni l'Ankou, et Erwan se sentait déjà comme un mort alors qu'il avançait le pas traînant au côté de l'attelage.
Lorsque les premières lueurs de l'aube pointèrent enfin à l'horizon, l'Ankou s'arrêta sur un petit sentier éloigné des bourgs et s'adressa de nouveau à lui :
- Tu m'as bien servi, Erwan Hennen, dit-il. Et comme toute peine mérite salaire, demande et je t'offrirai ce dont tu désires s'il est en mon pouvoir d'en faire ainsi.
Erwan réfléchit un instant avant d'arrêter son choix sur la faux de l'Ankou. Ce dernier resta un instant silencieux, sans doute interdit face à une telle demande, mais la Mort tint parole et remit sa faux à Erwan. Puis la charrette reprit la route pour disparaître dans les vapeurs argentées de la brume matinale, laissant Erwan seul avec son étrange trophée.
Aux alentours de midi, Erwan se présenta à la porte du meunier à qui il montra ce qu'il avait gagné durant la nuit. L'homme fut alors forcé de se rendre à l'évidence : pour la main de sa fille, Erwan Hennen avait affronté la Mort et l'avait vaincue. Erwan épousa donc Mari quelques mois plus tard et personne ne vint plus jamais médire de « celui qui avait le Pouvoir. »
Privé de sa faux, l'Ankou de la paroisse ne frappa plus une seule fois jusqu'au trente et un décembre, date à laquelle le dernier mort de l'année remplace l'ancien Ankou en tant qu'ouvrier de la mort.
Par La plume du Moineau, Mardi 22 Avril 2008 à 20:27 GMT+2 dans Contes de la Lande (article, RSS)






